Ange Politien, fin lettré de la cour des Médicis, a composé à Florence, dans la seconde moitié du Quattrocento, une oeuvre poétique en italien et en latin, au sein de laquelle le long poème intitulé « Sylva in scabiem » (« De l'ulcération ») apparaît comme un objet littéraire d'une grande étrangeté : apparu d'ailleurs pour mieux se perdre, et n'être retrouvé qu'au milieu du XXe siècle, parmi les dossiers de Pic de la Mirandole conservés à Parme.
Quel est donc le mal mystérieux qui ronge ce jeune homme, et dont il dépeint les ravages avec une extrême précision physiologique, une violence exacerbée, et une verve baroque incandescente ? Maladie du corps ou de l'esprit, ou les deux à la fois ? Les hypothèses ont fleuri, allant de la gale à la mélancolie et à la peste en passant par la syphilis...
Mais peut-être Politien s'est-il livré à un simple divertissement littéraire, nourri de mythologie et de réminiscences de la littérature antique, comme on peut imaginer qu'en écrivaient les poètes de la petite Académie platonicienne réunie avec Marsile Ficin dans sa villa de Careggi, autour de Laurent de Médicis ? Ou encore, souffrant d'une période de disgrâce, essaie-t-il de séduire Laurent, son mécène, par la démonstration d'une virtuosité érudite qui pourrait lui valoir un retour en faveur ? Nous avons affaire, en tout cas, à un document exceptionnel sur les relations entre prince et poète, et à un exemple brillant d'invention poétique et macabre du début de la Renaissance italienne. Et ce n'est pas le moindre charme de ce texte, traduit en français pour la première fois, que la virtualité presque infinie de sens qu'il propose, sous-tendue par la richesse de ses images et la complexité de sa composition.