Créé en 1940, quelques mois après l'invasion de la Pologne par les nazis, le ghetto de la ville de Lodz (225 000 Juifs sur 600 000 habitants) va devenir le plus grand du pays. Alors que les Allemands avaient prévu d'en exterminer la population en moins d'un an, il ne sera " liquidé ", sur ordre d'Himmler, qu'en 1944. Pour expliquer ce sursis, le personnage controversé de Mordechai Chaim Rumkowski, président du Conseil juif, que Sem-Sandberg a placé au centre de son roman. Traître pour certains, héros pour d'autres, Rumkowski a collaboré avec les nazis pour transformer le ghetto en un immense atelier superproductif. Avec l'illusion que si les travailleurs juifs se rendaient indispensables à l'effort de guerre allemand, ils seraient épargnés. Pris au piège de sa logique, Rumkowski a sacrifié les improductifs, et s'est ainsi mué, consciemment ou non, en un rouage de la machine d'extermination nazie.
L'administration juive du ghetto comptait un services des archives. Y étaient regroupées très officiellement quantités de faits concernant la vie quotidienne. Certains résistants y ont caché des informations non officielles, comme des bulletins de guerre alliés, des cartes des fronts, des journaux intimes dénonçant ce qui se passait réellement. En 2007, trois mille pages de la chronique ont été traduites en allemand. C'est de ce matériau que s'est inspiré Sem-Sandberg pour écrire ce roman. Que peut-on accepter pour survivre ? Où se situe la frontière entre la dignité et l'abjection quand il s'agit de protéger ceux qu'on aime ? Telles sont quelques-unes des interrogations que suscite le personnage de Rumkowski - interrogations auxquelles personne, pas même l'auteur, ne peut répondre absolument.
D'autres personnages peuplent le récit. Ils sont les représentants de la bassesse et de la grandeur de la condition humaine. Ils sont les voix - la voix - du ghetto. Celles des ombres dans les ruelles, de ceux qui rusent pour échapper à la mort, pour trouver de quoi manger, pour sauver les leurs. Celles de ceux qui, sans moyens, résistent : en écoutant les informations sur des postes de radio clandestins ; en rédigeant et en cachant pour la postérité leurs témoignage écrits. Celles de ceux qui trichent et tuent car, dans cet univers clos gouverné par une double terreur, ils ont encore de l'espoir.