J'avais vingt-deux ans au sortir de la guerre et je voulais vivre après la peur permanente et les scintillements ambigus de l'occupation.
Vivre comment ? vivre pour moi n'avait qu'un sens : mes livres. ces livres chargés d'exprimer les non-dits de mes mutismes traqués. encore fallait-il les faire accepter. encore fallait-il qu'une fois acceptés, ils soient lus. des années durant, ils ne furent ni acceptés ni lus ensuite. c'est ce combat que je raconte. si j'avais échappé aux bourreaux - massacreurs pendant la guerre, ce n'était pas pour périr sous les médiocres - massacreurs pendant la paix.
Dur combat car les médiocres connaissent le secret de la durée. ils inoculent à qui les gêne le venin suicidaire de la paix. tant de fois j'ai traîné comme une épave. mais au plus obscur de moi-même, je savais que le feu, inextinguible, finit par brûler ceux qui veulent l'éteindre.