Que « tout parle » en louvrage de La Fontaine ne doit pas tromper sur ses intentions élégamment tournées en vers joueurs. Les fables (« choses de paroles », selon leur étymologie) sont des histoires de gueules ouvertes et de dents acérées, lanimal fût-il doté du propre de lhomme : le langage. Car la faculté de parler y rencontre le plaisir de manger, dont elle est le prolongement au bout de la langue. La raison du plus fort se donne les raisons de souiller linnocence pure ; la parole arme la violence et la méchanceté qui séparent des autres. Langage et pouvoir font cause commune dans ces contes âpres, criblés de loups cruels, de seigneurs voraces ou de moucherons vengeurs qui ruinent tout espoir dans lélan civilisateur du discours et dans le profit pacificateur de la rhétorique. Par larticulation du pouvoir et de la parole, La Fontaine fouille létendue de nos désirs, parcourt par maintes voies éperdues le passage de la nature à la culture, lÉtat, le droit, marqués par lexercice des forces. Il passe au tamis de son anthropologie négative lhomme dans son rapport hostile au monde quil parasite des bruits du conflit ; et il conclut à lhypocrisie, au leurre des solutions politiques.
Ce faisant, le fabuliste se demande pourquoi parler aux hommes qui nentendent que leurs passions, et si même la fable ne serait pas, elle aussi, compromise avec le pouvoir. À quoi sert décrire ? À rien peut-être sinon à lessentiel : se laisser prendre, sans abandonner la lucidité, au charme des fictions, à sengager dans lalternative de limagination.