Les classes politiques africaines ont choisi, au lendemain des indépendances, de reproduire le cadre territorial hérité de la colonisation et ont entériné le principe de lÉtat-nation. Ce dernier contredit la plupart des ressorts politiques, économiques, culturels des sociétés africaines. Mais il a aussi fait lobjet de processus dappropriation souvent massive, et toujours créative, de la part de lensemble de leurs acteurs.
Cette double réalité rend insuffisantes la plupart des interprétations qui mettent laccent sur des contradictions supposées insurmontables entre un État hérité de la colonisation et les sociétés du cru, sous la forme dun jeu à somme nulle. Les choses sont en fait plus compliquées. Car les régimes de légitimité, de sécurité, de responsabilité sociale, denrichissement, de représentation culturelle et politique du « bon gouvernement » participent simultanément de ces deux dimensions historiques, despaces différents, de durées disparates qui sencastrent les unes dans les autres plutôt quelles ne se succèdent.
Cette distorsion inhérente aux sociétés africaines contemporaines est source dambivalence, plutôt que dambiguïté comme le pensaient Cheikh Hamidou Kane et Georges Balandier. Elle rend problématique linstitutionnalisation dune gouvernance de la transparence, et tend à inscrire la compétition politique, laccumulation de la richesse et la lutte sociale dans lordre de la violence.
Jean-François Bayart est professeur à lIHEID de Genève, et titulaire de la chaire Yves Oltramare « Religion et politique dans le monde contemporain ». Ibrahima Poudiougou est doctorant à lUniversité de Turin. Giovanni Zanoletti est doctorant à lUniversité Paris-Nanterre.