Coédition Karthala - IRMC Tunis.
LAlgérie nest pas lexception autoritaire illisible que lon présente parfois. En combinant les apports de lobservation sociologique et de la théorie critique, ce livre sefforce de dépasser les fictions qui suggèrent lexistence dun « Système » omnipotent, impersonnel et corrupteur, en décortiquant les transformations de lordre politique algérien au cours des trois premiers mandats dAbdelaziz Bouteflika. Rendue à la fois possible et nécessaire par la crise qui a touché le pays à partir de la fin des années 1980, cette mise à jour sest faite en accord avec des tendances globalisées quelle imite ou précède, avec en arrière-fond le spectre dune catastrophe qui menacerait de replonger le pays dans la guerre civile.
Cet ouvrage part du postulat que lAlgérie est confrontée à une crise toujours latente. Le souvenir de la décennie noire (1992-1999) nourrit ainsi lidée dune menace existentielle pesant sur le pays, orientant les politiques gouvernementales et les stratégies des acteurs. Cette situation a une dimension objective, puisquelle fait écho à une contestation fragmentée mais néanmoins permanente ainsi quaux contradictions internes du cartel qui tient lÉtat algérien. Elle a aussi une dimension subjective dans la mesure où les discours catastrophistes irriguent lespace public, annonçant un bouleversement sans cesse repoussé. La crise latente est donc devenue une ressource qui justifie les dispositifs sécuritaires, mais aussi les réformes politiques et économiques.
Par ailleurs, ce livre étudie aussi la violence symbolique qui accompagne la suspension de la catastrophe. Lincertitude brouille les cartes, questionne le passé et hypothèque lavenir ; elle touche de plein fouet limage de la communauté imaginaire, sans invalider totalement lidéal de sainteté politique sur lequel lordre politique algérien a été bâti après 1962. La recherche de sens conduit néanmoins à des discours imputant la responsabilité des problèmes du pays à la population. Les déséquilibres structurels et les choix politiques seffacent devant limage dune société prétendument malade et/ou pré-moderne. Dès lors, le « Système », aussi corrompu et violent quil puisse paraître, est naturalisé. Les dirigeants, mais aussi certains de leurs opposants les plus critiques, endossent alors un rôle disciplinaire pour contrôler une masse anarchique et manipulable.