Est-il possible que le Christ soit nostalgique de son séjour terrestre malgré sa « fin » tragique ? Cette hypothèse dun poème de Jorge Luis Borges aurait probablement plu à Jean-Marc Ela dont le parcours sacrificiel sest achevé en 2008 dans la douleur de lexil et le silence grisâtre de lhiver canadien. Théologien insoumis, sociologue incandescent et penseur transversal, Ela a mené une vie ascétique dans lallégresse du don de soi. Il navait jamais cessé daimer son Afrique à laquelle il avait si mal. En formulant une demande radicale dhumanité pour lAfrique des villages, des bidonvilles et des exclus, Ela a esquissé et mis en pratique une éthique de la transgression et une esthétique de la compassion. Il en a payé le prix, dignement. Oui, la dissidence intellectuelle se paie cash, surtout dans les lieux où les pouvoirs religieux et politiques imposent des spiritualités dogmatiques. Ni linflation des douleurs, ni les persécutions sournoises, ni la violence muette nont cependant empêché cet esprit indocile denfreindre les vérités rigides du religieux, de léconomique, du politique et du social.
Ela a accédé à « limmortalité cosmique » celle que seuls confèrent loeuvre qui reste, les actes posés, les manières dêtre et les souvenirs incrustés dans le subconscient collectif. Son travail prophétique interroge la vaste accumulation du passé, décloisonne les savoirs et trace les horizons avec une espérance poignante. Comme la forêt innombrable du sud-Cameroun dont les nuances ne peuvent être répertoriées, son oeuvre énonce un nombre infini de sens. Cet ouvrage nambitionne donc pas den offrir une exégèse. Lobjet ici est plus circonscrit : éclairer le parcours de lhomme, ouvrir quelques fenêtres sur sa parole et la porter au-delà des amphithéâtres et des conclaves théologiques.