Les paquebots de luxe n'accostent plus à Cherbourg depuis longtemps. Les stars américaines en transit entre New York et Paris ne descendent plus à l'hôtel Atlantique. La gare maritime est à l'abandon, et des quatre immenses grues des chantiers navals, il n'en reste plus qu'une, squelettique dans la brume et le crachin. Celle d'où mon père est tombé.
Suicide ? Accident ? J'ai voulu comprendre, enquêter. Je me suis pris pour le Marlowe du Cotentin. J'avais un compte à régler avec mon père, je lui en voulais d'être mort sans un mot, une mise au point. J'ai fait le chemin à rebours jusqu'au drame qui avait brisé notre famille. Mais c'est difficile d'enquêter parmi ses souvenirs. Dans les rues grises de Cherbourg, sur les trottoirs poisseux de pluie, je tombais à chaque pas sur un vieux pote devenu tout le contraire de ce qu'il avait rêvé, sur l'image de ma mère, sur mes propres espoirs d'autrefois, si souvent déçus.
Je n'aurais pas dû m'acharner. Car à force de jouer à la recherche du temps perdu version série noire, ce n'est que sur moi-même que j'ai fait des découvertes. Et ce n'était pas vraiment glorieux.