Comment revenir à Singapour, littéralement la ville du lion ? Comment la réinventer ? Tant la ville d'aujourd'hui continue à maintenir, derrière le masque de verre de son ultra-modernité, la fiction de ses origines. Car la flotte
maritime et aérienne de haut vol qui s'élance ou se déploie à grande vitesse depuis sa plate-forme imperturbable n'aurait jamais existé sans le rêve d'un homme, Stamford Raffles, l'Anglais qui, le seul, croisa peut-être dans le miroir
de ce monde flottant le regard du lion originel. Pour faire osciller les couleurs de l'Union Jack, en ce 29 janvier 1819, sur l'île oubliée, avec en tête le projet d'y installer un comptoir marchand, il fallait en effet pressentir que Singapour
deviendrait le point tournant d'un immense réseau d'échanges entre le Moyen Orient, l'Afrique, l'Inde, la Chine, le Japon, l'Australie. Homme d'horizons plus que d'arrivisme colonial, Raffles tente ce rêve d'une cohabitation bigarrée
mais libérale - enfin débarrassée du long règne esclavagiste instruit par les Hollandais - entre Chinois, Malais, Anglais, Australiens et Eurasiens.
Mais le rêve colonial dérive. Loin des réalités. Quand, en décembre 1941, l'aviation japonaise, après avoir anéanti un an plus tôt la base américaine de Pearl Harbor dans le Pacifique, lâche ses premiers raids sur la ville, le commandement britannique est dépassé. Et bientôt divisé. Aucune défense sérieuse n'avait été prévue pour Singapour tant l'Angleterre ne pouvait concevoir une revanche asiatique. Chute du rêve colonial. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, pauvreté et saleté défigurent Singapour sans compter les rivalités et les persécutions dont les Chinois sont victimes au premier chef pour cause de prospérité. Le récit de Claude Michel Cluny se consomme comme un cocktail exotique sur la terrasse d'une île tropicale à la fois spectacle et spectatrice, avec ses tentations à haute dose, ses anecdotes piquantes et surtout cette nostalgie de l'ailleurs qui en charge tout le mythe. Celui de l'Asie du sud-est dont Singapour serait un point névralgique, comme le
catalyseur de mondes si différents mais attirés par la même destinée. Toujours au bord du mélange.