Montée en puissance de la figure d'un nouvel « ennemi », le terroriste, « combattant irrégulier » sans territoire, mise en place dans les démocraties de législations attentatoires aux libertés publiques, remise au goût du jour de la notion d'« état d'exception » : notre actualité semble convoquer de manière souterraine les analyses du célèbre philosophe et juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985). Mais quel sens peut-on donner aux « usages » politico-théoriques d'une pensée d'un auteur dont on connaît bien aujourd'hui le ralliement actif au nazisme ? Dans quelle mesure, et à quel prix, Carl Schmitt nous aide-t-il vraiment à penser notre présent ? Jean-Claude Monod s'efforce ici d'apporter des réponses à ces questions. Il montre que des philosophes marqués à gauche, aussi divers que Giorgio Agamben, Jacques Derrida, Étienne Balibar et Antonio Negri ont ainsi puisé, eux aussi, chez le juriste le plus controversé du XXe siècle, les instruments d'une critique du nouvel impérialisme mondial. Mais ce recours a fait polémique, dans la mesure où cette pensée de l'ennemi a montré toute la dangerosité de son « anti-humanitarisme ». Schmitt est-il vraiment le meilleur critique des confusions de la « guerre contre le terrorisme » ? N'est-il pas au contraire l'une des sources cachées des raisonnements juridiques qui servent aujourd'hui à légitimer la suspension des normes humanitaires et constitutionnelles les plus fondamentales ? Et si, paradoxalement, Carl Schmitt était tout cela à la fois ?
Introduction
1. Un usage critique des concepts schmittiens est-il possible ? - Les usages opposés de Schmitt : une longue histoire - L'état d'exception à partir de la « tradition des opprimés » : le renversement de Walter Benjamin - Un précédent dans les lectures opposées de textes schmittiens Légalités et légitimités et les écrits de 1932 - Une compromission radicale avec le nazisme et l'antisémitisme d'État - L'« ennemi » dans la pensée schmittienne : une constante antisémite ? - La polarité d'après guerre : consolider l'ordre libéral républicain, penser la guérilla - Guérilla et ennemi de clase : par où Schmitt séduit l'extrême gauche - Théorie politique, théorie et politique
2. La banalisation de l'exception : essence de la politique moderne ou nouvelle gouvernementalité sécuritaire ? - Principes, topologie et historique de l'état d'exception - L'intégration juridique de l'état d'exception : limitation et énumération des conditions - La banalisation de l'état d'exception dans l'histoire moderne - L'exception au présent ou le présent comme état d'exception permanent ? - Extrémismes, exception et normalité - Une nouvelle gouvernementalité sécuritaire - Une critique autodestructrice
3. La déstabilisation du droit de la guerre : vers un droit international d'exception ? - Le Nomos et la limite - La valeur politique de la limite - La fin de la Respubilca christiana, l'avènement des États souverains et la neutralisation de la guerre juste - La guerre d'anéantissement - Le grand espace impérial contre l'universalisme humanitaire : l'envers de la critique - L'antipolitique libérale au service de l'économie, et la déterritorialisation radicale
4. Le terrorisme, nouvelle figure de l'ennemi ? - Le droit des gens classique et son concept de guerre - Le combattant irrégulier, aux limites du droit - Le partisan déterritorialisé - État de droit et dispositifs de sécurité : les dangers de l'«auto-immunisation »
Conclusion.