La « décennie noire » que connaît l'Algérie à la fin du XXe siècle, la montée des intégrismes dans le monde arabo-musulman, correspondent au développement d'une importante littérature, principalement narrative, écrite en français, dans une langue réappropriée, renouvelée par rapport à l'ancienne métropole et aux écrivains maghrébins de la génération précédente. Face à l'islamisme meurtrier, en marge des formes héritées de l'engagement, ces créateurs inventent une littérature malgré tout. Sans s'illusionner sur la capacité des mots à changer le monde, ils inventent un espace de survie, créent une distance salutaire qui mise sur le carnavalesque, la dérision et la poésie. Comme élargissement aux problématiques soulevées par la littérature « en temps de détresse », un second ensemble d'articles prend du recul par rapport aux interrogations qui agitent le monde francophone depuis le début du XXIe siècle. Quels termes faut-il choisir : « littérature française » ? « littérature d'expression française » ? « littérature francophone » ? « littérature-monde en français » ? « littérature post-coloniale » ?... Ces querelles terminologiques témoignent de la vivacité de la création littéraire et de l'évolution du champ théorique.
Ce numéro se compose de deux parties complémentaires : la première, conçue par des chercheurs de l'E.N.S. d'Alger, fait le point sur la création romanesque au Maghreb pendant la « décennie noire ». Comment écrire en « temps de détresse » ? Comment raconter le monde quand la naïveté n'est plus possible et que s'impose le modèle des grands anciens (Mohand, Kateb, Dib.) ? La seconde revient sur les polémiques suscitées par la « Littérature-monde en français », à la suite du pamphlet de Jean Rouaud et Michel Le Bris. L'ensemble des articles s'adresse à tous les lecteurs s'intéressant à la littérature francophone du Maghreb ; sont particulièrement concernés les départements de littératures française et francophones et l'ensemble des chercheurs travaillant sur les études post-coloniales.