Qu'est-ce que l'intersexualité et comment les personnes intersexes sont-elles traitées en Occident ? Entre les années 50 et 90, lorsqu'un·e enfant naissait intersexe, c'est-à-dire avec des organes génitaux définis médicalement comme "ambigus" (le terme impliquant que le sexe est flou et non qu'il s'agit d'une simple variation anatomique), l'état d'urgence était déclaré. La santé de l'enfant nouveau-né·e n'étant presque jamais en danger, l'urgence était moins médicale que sociale, celle de déterminer le plus rapidement possible le "vrai" sexe de l'enfant : était-ce un garçon ou une fille ? Depuis une dizaine d'années, le temps de réaction s'est rallongé, mais l'impératif culturel de déterminer une fois pour toutes de quel sexe est l'enfant demeure et l'équipe médicale ne parle toujours pas d'intersexualité aux parents. Dans un article pionnier paru en 1990 dans la revue féministe Signs, la psychologue Suzanne Kessler, bien connue pour ses travaux en ethnométhodologie du genre (Kessler et McKenna, 1978), analyse la manière dont les normes de genre cadrent la prise en charge médicale des nouveaux-né·e·s intersexes. Sur la base d'entretiens avec des médecins spécialistes de l'intersexualité (généticien·ne·s, endocrinologues, pédiatres) travaillant dans des hôpitaux new-yorkais, Kessler examine comment les spécialistes posent leur diagnostic, l'annoncent aux parents, et naturalisent le sexe assigné ainsi que les interventions médicales (chirurgie corrective, traitement hormonal, autres) visant à "fixer l'ambiguïté". Son analyse, certes datée et contestable sur bien des aspects, est néanmoins instructive d'une époque et, de manière intéressante, elle rejoint ce que les médecins de l'équipe interdisciplinaire lausannoise nous ont rapporté au séminaire 2005-2006 des pratiques cliniques courantes dans les années 50 à 90. L'un des effets les plus persistants de la pathologisation de l'intersexualité est son invisibilité. La plupart des gens, y compris des féministes, n'en ont jamais entendu parler même si elle est connue depuis l'Antiquité sous le vocable d'hermaphrodisme et que cette question est, depuis quelques années, débattue en dehors du milieu hospitalier. En tous les cas, le nombre de personnes intersexes est plus élevé qu'on pourrait le penser. Leur invisibilité n'est cependant pas très étonnante : l'intersexualité est une étiquette lourde à porter et elle tend à rejeter l'individu dans l'inhumanité. Les contributions qui sont rassemblées dans ce numéro présentent l'intersexualité par des éclairages divers. À notre connaissance, il s'agit du premier ouvrage scientifique en langue française (voire même anglaise) où les auteur·e·s sont majoritairement des personnes intersexes. Il présente en priorité des témoignages de qu'elles vivent et de la manière dont elles (re)construisent leur identité.
EDITO
Démédicaliser les corps, politiser les identités : convergences des luttes féministes et intersexes (Cynthia Kraus, Céline Perrin, Séverine Rey, Lucie Gosselin et Vincent Guillot)
GRAND ANGLE
Lettre à Herculine Barbin suivie du Fils du vent (extraits choisis) (Arthur Cocteau)
Nous sommes des merveilles (Camille Lamarre)
L'enfant de la Lune (Ollie)
Intersexes : ne pas avoir le droit de dire ce que l'on ne nous a pas dit que nous étions (Vincent Guillot)
La réinvention de la sexualité chez les intersexes (Loïc Jacquet)
Reconstituer son « histoire ». Une approche anthropologique des parcours de vie des personnes «intersexuées» (résumé) (Antoine Bal)
Le personnage intersexué : voie de renouvellement de l'imaginaire des sexes/genres ? (Isabelle Boisclair)
CHAMP LIBRE
Les enjeux d'une bicatégorisation par « sexe » dans le champ sportif : l'exemple du test de féminité (Anaïs Bohuon)
Inégalités racistes et sexistes dans l'accès à l'emploi en France (Ariane Pailhé)
« Adieu Léo » (Léo Thiers-Vidal) Leçon de thèse de Léo Thiers-Vidal, Lyon le 26 octobre 2007
PARCOURS
Un ange passe : entretien avec Julien (Vinciane Constantin, Katia Darioly, Marianne Jossen, Viviane Morey, Joëlle Rochat)
COMPTES RENDUS
Emergence de la parole intersexe francophone, de la Conférence internationale de Montréal sur les droits humains LGBT aux Premières universités d'été des intersexes et intergenres d'Europe (Lucie Gosselin)
Françoise Armengaud : « Je veux dire à Tullio le tout venant de la clarté » (Ghaïss Jasser)
Efi Avdela : Le genre entre classe et nation. Essai d'historiographie grecque (Séverine Rey )
Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici. Femmes artistes, artistes femmes (Françoise Armengaud)
COLLECTIFS
Emergence et activités de l'Organisation internationale des intersexué·e·s (Vincent Guillot)
Manifeste trans' : Notre corps nous appartient (Jihan Ferjani et Lalla Kowska )