Le Maroc inspire des lieux communs. Il serait un prototype dimmobilisme politique, dans la main autoritaire et conservatrice du « commandeur des croyants », en mal de démocratie, mais à lombre dun islam somme toute modéré. Trente années denquêtes de terrain, dentretiens, de dépouillement dune vaste documentation primaire et dobservation participante permettent à Béatrice Hibou et Mohamed Tozy de montrer comment les changements démographiques et environnementaux, ainsi que les processus de naturalisation du néolibéralisme, ont transformé les façons de gouverner les hommes et les territoires du royaume. À partir des types-idéaux de lEmpire et de lÉtat-nation, les auteurs dégagent la pluralité des modes de gouvernement et de domination à loeuvre au Maroc en insistant sur leur osmose continuelle. Il nest pas question dun passage de lempire chérifien (XVIIe-XIXe siècle) à lÉtat-nation, dont le protectorat français aurait jeté les fondements, ni de la perpétuation dune tradition impériale résiduelle au coeur de lÉtat moderne. Il sagit bel et bien dun assemblage de ces deux logiques, qui déjà coexistaient dans les siècles précédents, et dont le jeu simultané est sous-jacent au gouvernement néolibéral contemporain. LEmpire et lÉtat-nation ne se présentent pas sous la forme dune alternative ni dune contradiction. Ils constituent deux ressorts dune même domination qui ne se réduit pas à la seule figure du roi. Ils sont en tension continue, une tension dont procède lhistoricité de limaginaire politique marocain et qui en tisse le temps singulier. Une démonstration fondamentale de sociologie historique comparée de lÉtat.