En même temps que la civilisation et la culture seffondraient, Thomas Mann, dans Le Docteur Faustus, roman rédigé entre 1943 et 1947, concevait le personnage du musicien Adrian Leverkühn qui, en proie aux effets du Pacte contracté avec le Diable, finit par devenir fou. La musique, la création et linspiration en général ne sont-elles vraiment possibles que par la médiation dun Pacte de ce type, afin de conjurer la réalité et le risque de la stérilité en sappropriant ainsi les pouvoirs du génie ? Faisant suite aux avertissements de Nietzsche et de Freud auxquels on resta bien trop sourds, on doit se demander avec lucidité comment la musique, et avec elle la plus haute culture, peuvent savérer à ce point douteuses à légard de leurs propres exigences et prétentions. Mais la musique ne lutte-t-elle pas en son propre sein, ainsi que le fit exemplairement celle de Beethoven, dans le but dopérer la percée, comme sous la poussée de la pensée elle-même, vers sa plus haute et sa plus sensible destination ?
À travers quelques moments décisifs du roman de Thomas Mann, lévocation de la Heiterkeit (la « sérénité ») de Mozart, La Petite Sirène dAndersen, l'Essai sur le Théâtre de marionnettes de Kleist, et en suivant la tension au c½ur de la musique de Beethoven entre laffirmation héroïque, la jubilation assez douteuse de lHymne à la Joie de la IXe Symphonie et la sobriété du XVe Quatuor à cordes, on percevra en pensée les Lumières qui ont historiquement échoué se réfléchir et engager, par la grâce dune ressource insoupçonnée, une autre promesse dhumanité et de paix.