Tour à tour officier de bureau arabe dans le Sud-Ouest oranais de 1875 à 1882, conseiller général en Maine-et-Loire de 1884 à 1914, colonel dun régiment de la territoriale sur le front en 1914, conseiller historique du gouvernement chérifien après-guerre au Maroc, Henry de Castries (1850-1927) échappe à toute catégorisation simpliste. Aristocrate, il le fut par son maintien en société, mais il devint arabophile au Maghreb, recueillit la parole des gens sous la tente bédouine en ethnographe accompli, et suivit au plus près la pratique du culte des saints dans le Sud marocain. Monarchiste, il fut cependant un ardent partisan de lexpansion coloniale de la France, précipitant le ralliement de son milieu social à lidée coloniale et à la République qui en était le vecteur. Catholique intransigeant en surface, il devint en son for intérieur un croyant abrahamique pratiquant un monothéisme traversant les confessions, sous linfluence de lislam. Conseiller général, il se détacha du camp de lordre établi et fut lavocat discret, mais tenace, des sans voix, des exclus.
Grâce au fonds Dampierre, aux Archives nationales, on peut examiner Castries sous toutes ses facettes et arracher lhomme aux stéréotypes. Malgré ces marqueurs puissants que sont lappartenance à la plus haute aristocratie, au catholicisme de combat et à lhabitus colonial, il se distingua par sa manière de servir en tant quofficier et conseiller général, découter les gens les plus démunis et de les aider, comme par son attention extrême à ses informateurs « indigènes » qui sont toujours, dans sa quête du savoir, des collaborateurs de plain-pied. Aussi cest sous un double angle de vue que cette biographie a été composée : un pied dans lhistoire socio-politique de la IIIe République et, au prix dun pas de côté, lautre pied dans lhistoire des gens ordinaires.